Le Journal de l’Assurance publiait la semaine dernière un article traitant de l’impact de l’éco-anxiété dans nos milieux de travail. Si les analyses se concentrent souvent sur l'aspect de l'invalidité et de la santé mentale individuelle (un fléau qu’il faut souligner), il y a un autre volet tout aussi névralgique à ne pas négliger : l’attraction et la rétention des talents.
On le sait, les collaborateurs ne cherchent plus seulement un emploi ; ils cherchent une adéquation avec leurs valeurs. Face à l'éco-anxiété croissante, quelle posture une organisation doit-elle adopter ?
1. La règle d'or : Gérez d'abord vos incohérences
Avant de lancer de grandes campagnes de communication interne, il faut regarder le quotidien.
J’ai travaillé pour une entreprise qui ne recyclait tout simplement pas. Comme la collecte sélective n’était pas prise en charge par la ville pour les commerces, la direction refusait de payer un service privé. Ce genre de détail ne passe pas inaperçu. Ce sont précisément ces petits gestes visibles qui confirment à un employé si ses valeurs sont alignées avec celles de l'organisation. C'est parfois la goutte d'eau qui fait la différence lorsqu'un candidat décide d'accepter une offre concurrente après seulement quelques jours d'orientation dans vos bureaux.
Attention à la « vertu ostentatoire » (virtue signaling) : Les employés sont beaucoup plus perceptifs qu'on ne le croit. La posture ne remplace jamais l'action concrète.
Il est tout à fait légitime de profiter des périodes thématiques (comme la Journée/Semaine de la Terre) pour parler d’environnement. Toutefois, l'engagement ne devrait pas s'arrêter là. Pour être crédible, une organisation doit faire ressentir qu'elle se préoccupe de ces enjeux en tout temps.
2. Accompagner ses équipes
Au-delà de la culture d'entreprise, nous pouvons aider nos collaborateurs à développer du recul et de la perspective face aux enjeux climatiques. En prime, ces solutions sont également pertinentes pour lutter contre la croissance des troubles psychologiques de manière plus large..
"Mettre l'accent sur ce qui fonctionne et sur les avancées concrètes contribue à modifier nos schémas de pensée automatiques"
7 leviers de psychoéducation collective
Voici donc quelques pistes qui s'appuient sur la psychoéducation appliquée au groupe — des interventions susceptibles d’être bénéfiques pour le climat de travail en général.
i. Donner du sens aux statistiques
Il y a toujours eu, et il y aura toujours, des événements météorologiques extrêmes. C’est un fait statistique. Si l'on ne braque le projecteur que sur ces extrêmes, la conclusion logique du cerveau est que le monde s'effondre. Aujourd’hui. Ajoutons à cela une relative incapacité de relativiser les grands nombres. Les médias font régulièrement référence à un événement « centenaire ». Or, on pourrait aussi dire que cet événement survient en moyenne une fois tous les 10 ans dans une région sur 10...les chiffres exprimés à échelle humaine sont intuitivement moins inquiétants.
Rappelons aussi la différence fondamentale entre une corrélation et un lien de cause à effet : les extrêmes météorologiques recensés dans une année ne sont pas tous attribuables aux changements climatiques. Personne ne peut affirmer avec certitude qu’un événement météorologique particulier est associé aux changements climatiques... pourtant on l'entend sans arrêt.
ii. Identifier et nommer nos biais cognitifs
Vous le savez probablement; le cerveau est programmable. Le biais de confirmation par exemple est une tendance inconsciente qu'a une personne à accorder de l'importance aux informations qui confirment sa manière de penser, ses opinions et ses croyances, et à sous-estimer ou rejeter celles qui les contredisent. Pour lutter contre le phénomène, il faut constamment chercher à prendre conscience de nos écarts de perception, sans quoi on risque de voir se réaliser la prophétie de notre vision.
Et ce n’est pas le seul biais… nous avons une panoplie de biais qui nous empêchent de voir le monde pour ce qu’il est.
Comment y résister à l’échelle de l’organisation? Vous pourriez développer une activité ludique où chacun doit repérer et nommer ses distorsions cognitives. L’Université Sherbrooke propose certaines activités en ce sens.
Notons que tout ce qui aide à reprendre le contrôle sur nos perceptions est utile bien au-delà de lutter contre l’éco-anxiété.
iii. Adopter une perspective locale et réaliste
Bien que la planète subisse des transformations majeures, les impacts locaux varient considérablement. Certains pays sont particulièrement vulnérables (ex: accès à l’eau potable difficile, peu d’élévation face au niveau de la mer, etc.); le Canada et les pays nordiques disposent d'une bonne capacité d'adaptation à un réchauffement. Malgré des variations de température plus marquées lorsqu’on s’éloigne de l’équateur, l’adaptation demeure possible (même avec certains impacts collatéraux positifs, notamment l'allongement des saisons agricoles).
iv. Cultiver la résilience, pas l'apathie
Nous continuons d'aller travailler chaque jour malgré les risques connus d'accidents de la route ou de maladies. De la même manière, les changements climatiques vont affecter nos modes de vie, mais n'effaceront pas l'humanité du jour au lendemain. L'objectif est de développer notre capacité d'adaptation sans tomber dans le fatalisme.
v. Intégrer des exercices de gratitude
Mettre régulièrement l'accent sur ce qui fonctionne et sur les avancées concrètes contribue à modifier nos schémas de pensée automatiques. Les bienfaits de la gratitude sur la santé mentale et même la gestion de la douleur sont documentés. On pourrait facilement y inclure des nouvelles positives pour célébrer les bons coups.
vi. Un optimisme appuyé au rythme de l'innovation
La technologie évolue au rythme des capitaux investis. Plus un problème devient urgent, plus les ressources s'y concentrent et les solutions émergent. On voit le phénomène avec les traitements contre le cancer. Avec l'essor des énergies renouvelables et de l'électrification des transports, la consommation globale de pétrole entame une transition historique, plusieurs analystes prévoyant une stabilisation “aux environs de 2030”. (WEO 2025)
vii. Valoriser l'impact réel plutôt que le geste symbolique
Il est essentiel d'éduquer sur la différence entre les mesures à rayonnement médiatique et celles à fort impact réel. Éliminer les pailles en plastique sensibilise la population, mais ne freinera pas la montée des eaux. Chaque petit geste compte bien sûr. Toutefois, il ne s'agit pas de recommander une vie monastique à saveur environnementale mais de prioriser les gestes les plus « payants ».
Par exemple, l'installation d'une thermopompe peut réduire de plus de 50 % les émissions de GES liées au chauffage résidentiel (sachant que le chauffage représente jusqu'à 13 % des émissions annuelles d'une personne, contre seulement 3,4% pour tout le plastique).
Le rôle concret de l'employeur
En tant qu'organisation, vous pouvez aller au-delà du discours écoresponsable en soutenant les actions à fort impact de vos collaborateurs :
Soutenez le transport durable (jusqu’à 43% des GES): transport en commun, stationnement de vélos, douches, etc.
Offrir une aide financière à l'achat d’appareils qui réduisent les GES: Thermopompes, véhicules électriques, etc.
Faites la promotion des programmes d'aide ou des incitatifs pour la rénovation énergétique résidentielle (ex: Programme LogisVert)
Et enfin, c’est bien de voter avec son argent mais c’est encore mieux d’encourager nos politiciens à promouvoir des politiques environnementales. Sans prendre parti, vous pourriez faire circuler la position environnementale des différents candidats.
En alignant bottines et babines, vous réduisez l'incohérence organisationnelle, vous apaisez l'anxiété de vos équipes par une perspective rationnelle, et vous bâtissez une marque employeur solide et attrayante.
Je serais curieux de vous entendre - avez-vous mis certaines de ces mesures en place?